À l’occasion du 8 mars, mettons en lumières les réalisations, quotidiens et vécus des agricultrices : 4 portraits de femmes ouvrent cette première série de témoignages.
Longtemps, le travail des femmes dans le monde agricole est resté dans l’ombre. Invisibles dans les statistiques et les recherches sociales jusque dans la seconde moitié du XXᵉ siècle, reléguées à des rôles secondaires dans les exploitations familiales, elles ont pourtant toujours été là : dans les champs, les fermes, les vignes. Si la situation a évolué depuis les années 1950, des inégalités persistent encore aujourd’hui, qu’il s’agisse d’accès au foncier, de reconnaissance professionnelle, de rémunération ou de droits sociaux.
Il est essentiel aujourd’hui de mettre en lumière celles qui façonnent les paysages agricoles contemporains. Quatre femmes installées en région Provence-Alpes-Côte d’Azur ont accepté de raconter leur rapport à la terre, leurs choix, leurs luttes et leurs fiertés.
Voici les récits d’Éloïse Gastin Desserre, Florence Guende, Barbara Meisinger et Marie-Emma Laget : quatre trajectoires singulières qui dessinent les contours d’une agriculture plus consciente, plus résiliente et profondément humaine.
Éloïse, paysanne et résistante
· Verger-maraîcher patrimonial, transformation sur place | Peyrolles-En-Provence (13) ·
Pour Éloïse, tout commence par une quête de sens. Après une première vie professionnelle et un voyage marquant aux États-Unis, elle choisit de se réinventer dans l’agriculture.
Sa ferme est pensée selon les principes de l’agroforesterie : les arbres y côtoient les cultures maraîchères, les haies sont replantées, les interactions entre le vivant deviennent le socle du système productif. Cette approche lui permet de conjuguer identité territoriale et adaptation au changement climatique.
Son fil rouge reste la préservation des variétés anciennes et locales. En les cultivant, en les transformant, en les racontant, elle recrée un lien entre alimentation, santé et territoire. Cette démarche se prolonge dans ses pratiques : sobriété énergétique, semences paysannes adaptées à la sécheresse, fermentation plutôt que transformations complexes.
Mais au-delà des techniques, c’est une posture qu’elle revendique. Éloïse se définit comme paysanne plutôt que agricultrice ou exploitante. Là où ces termes évoquent, selon elle, une logique de production ou d’extraction, celui de paysanne traduit une relation de cohabitation avec la terre.
Elle transmet cette vision lors de visites de ferme et d’ateliers, tout en déplorant le manque de soutien institutionnel pour des modèles agricoles à taille humaine, peu compatibles avec les logiques dominantes de la Politique Agricole Commune (PAC) ou de la Mutualité Sociale Agricole (MSA). Très critique face à l’imaginaire romantique du « petit paysan » entretenu par l’agro-industrie, elle rappelle que ces représentations masquent souvent la réalité économique fragile du métier.
La manière d’Eloïse de penser la relation à la terre, non comme une ressource à exploiter mais comme un milieu avec lequel cohabiter, fait écho à une critique plus large des logiques de domination, qu’elles s’exercent sur le vivant ou sur les femmes. À travers ses pratiques et sa parole, elle participe ainsi à redéfinir la place des femmes dans l’agriculture, non plus comme auxiliaires mais comme actrices politiques et techniques à part entière.
“[..] On sait très bien qu’il y a des conditionnements qui sont encore bien présents, mais ce n’est pas quelque chose qui m’impacte ou qui me fait souffrir au quotidien. Parce que dans tous les cas, c’est un métier où vous allez devoir faire vos preuves, que vous soyez une femme ou un homme. Alors peut-être, si vous êtes une femme, on va vous regarder encore plus, on va vous surveiller encore plus.”
Écoutez la discussion avec Eloïse
Florence, paysanne engagée
· Domaine agroforestier, polyculture, produits frais et transformés | Mazan, 84 ·
Chez Florence, le mot paysan est indissociable du mot pays. Il évoque un ancrage, une responsabilité dans la transformation des paysages.
Son parcours agricole n’est pas né d’un projet planifié, mais d’une nécessité : le départ anticipé de son père l’oblige à reprendre la ferme familiale dans un contexte économique tendu. Elle s’oriente alors vers des pratiques agroécologiques, guidée d’abord par l’intuition et le bon sens. Vingt ans plus tard, ce choix s’est révélé structurant : l’alternance des cultures dans le temps et dans l’espace, l’intégration d’arbres et de corridors écologiques ont renforcé la résilience de son exploitation.
Avec le temps, Florence a également pris conscience de la dimension presque politique de ses choix agricoles. En s’éloignant progressivement des modèles productivistes pour privilégier une approche fondée sur l’observation et l’adaptation, elle a dû apprendre à faire confiance aux équilibres du vivant plutôt qu’aux solutions standardisées. Cette posture, construite dans la durée, l’a amenée à assumer une forme de singularité dans son environnement professionnel. Aujourd’hui, elle revendique cette trajectoire comme une manière d’ouvrir des possibles : montrer qu’une ferme peut évoluer sans renier son héritage, qu’elle peut rester économiquement viable tout en modifiant ses pratiques, et que la transformation du monde agricole passe aussi par des décisions prises à l’échelle intime du quotidien. À travers cette expérience, Florence incarne une transition douce mais déterminante, où l’engagement se mesure moins dans le discours que dans la constance des choix opérés au fil des saisons.
Mais cette transition ne s’est pas faite sans heurts. Florence et sa mère ont longtemps évolué dans un milieu qu’elle décrit comme « hyper-masculin », où leurs choix ont suscité scepticisme et isolement. La reconnaissance est venue avec le temps, tout comme la preuve qu’un modèle agricole différent pouvait assurer une stabilité économique, en témoigne la retraite complète obtenue par sa mère malgré les difficultés passées.
Aujourd’hui, Florence exprime une solidarité profonde avec l’ensemble du monde agricole. Face au manque de vision politique, elle estime que tous·tes les paysan·ne·s partagent une même vulnérabilité.
Pour elle, l’agriculture reste avant tout un métier de passion, nourri de curiosité et d’idéalisme, un espace où l’on invente chaque jour des manières de faire avec le vivant plutôt que contre lui.
“Ce sont des métiers où il faut être curieux. Il y a de la curiosité. Il y a aussi de l’imagination. Parce qu’il y a toujours de nouvelles choses à créer, à inventer, à refaire. C’est un métier où il ne faut pas avoir de limites dans ce qu’on veut faire ou mettre en place. Et puis c’est un métier aussi où il faut être un petit peu idéaliste parce qu’on rêve quand même d’un monde où tout marche bien. Et pour y tendre, il faut y croire.”
Barbara, vigneronne résiliente
·Domaine viticole, polyculture, transformation sur place et produits frais | Puget-Ville, 83 ·
Peu de choses prédestinaient Barbara à devenir vigneronne. Elle travaillait en pépinière, son mari dans les parcs et jardins, lorsqu’ils acquièrent un domaine viticole en Provence.
Ils apprennent le métier sur le terrain, grâce à l’entraide locale et à de nombreuses formations. Après des débuts en agriculture conventionnelle, ils opèrent un virage progressif vers le bio : réduction du travail du sol, abandon des produits phytosanitaires, diversification avec des oliviers, un verger et même des poules mobiles intégrées aux vignes.
Barbara privilégie les circuits courts et les relations directes avec les consommateur·rice·s. Elle s’implique aussi dans des projets pédagogiques, notamment des plantations de haies avec des écoles en partenariat avec Des Enfants et des Arbres.
Au quotidien, le travail de Barbara s’inscrit dans une forme de charge mentale permanente, caractéristique de nombreuses agricultrices. Si les gestes visibles comme la taille, les vendanges, le travail du sol restent souvent associés aux hommes, elle assume une grande partie des tâches de coordination et d’anticipation : gestion des équipes saisonnières, planification des travaux, suivi des certifications, relations commerciales, diversification des activités. À cela s’ajoute le pilotage administratif, indispensable mais chronophage, qui structure désormais une part significative du métier. Cette organisation, construite progressivement au sein du couple, révèle une réalité encore peu reconnue : la complexité du travail agricole ne se mesure pas uniquement à l’effort physique, mais aussi à la capacité à faire tenir ensemble production, adaptation climatique, viabilité économique et transmission de valeurs. Dans cette articulation permanente entre terrain et stratégie, Barbara incarne une figure de vigneronne au sens plein, passionnée et désireuse de perdurer son activité.
Face aux défis économiques et liés au changement climatique, elle expérimente de nouvelles pratiques comme le sur-greffage ou la sélection de cépages résistants à la sécheresse. Elle insiste également sur la nécessité de redéfinir la notion de rentabilité agricole, en intégrant le temps de travail réel et la santé des sols. Un de ses challenges majeurs reste malgré tout la juste rémunération du travail agricole et la sensibilisation des consommateurs au « vrai prix » des produits, incluant toutes les heures de travail et les coûts de production. Son activité principale restant le vin, les coûts d’achat pour des denrées, comme les oeufs et l’huile d’olive, avec des volumes de production moins élevés étonnent. Ces discussions offrent l’opportunité de renverser des préjugés sur la provenance et la production des produits alimentaires, trop massivement répandus.
Pour elle, l’avenir passe par la coopération : partager les réussites mais aussi les échecs pour préserver une terre viable pour les générations futures.
“ Je trouve très important que l’on travaille ensemble. Pas chacun de son côté, parce qu’il y a des enjeux qui sont grands, et ça va très vite, la dégradation des sols et tout le reste. Et je pense que si on veut arriver à quelque chose, à donner une terre saine à nos enfants, on doit le faire ensemble et on doit se serrer les coudes et on doit beaucoup échanger. Il faut revenir ensemble et on doit échanger et se motiver. Parler de nos échecs pour éviter que d’autres fassent les mêmes. Et ne pas toujours regarder que notre rentabilité. Il y a autre chose que la rentabilité.”
Marie-Emma, la relève en mouvement
·Viticulture, transformation sur place | Auriol (13) ·
Issue d’une famille déjà liée à la viticulture, Marie-Emma mesure la chance d’avoir hérité d’un outil de travail, un avantage rare dans un métier où l’installation reste un obstacle majeur.
Elle décrit son métier comme une évidence : transformer une parcelle de vigne en bouteille de vin est pour elle une source de fierté. Mais cette satisfaction s’accompagne d’une lucidité sur la dureté du travail et la dépendance aux aléas climatiques.
Engagée dans une viticulture biologique certifiée HVE, elle adapte ses pratiques aux contraintes méditerranéennes : irrigation nocturne via le canal de Provence, sélection de cépages anciens moins gourmands en eau.
Avec une consœur, elle crée la cuvée « Génération’elles », symbole d’une nouvelle vague de vigneronnes. Le succès du projet témoigne d’un changement de regard, y compris parmi les générations plus anciennes. Si elle évolue aujourd’hui dans un environnement professionnel qu’elle perçoit comme ouvert, elle rappelle les défis concrets auxquels les agricultrices restent confrontées, notamment en matière de maternité et d’accès aux dispositifs de remplacement de la Mutualité sociale agricole.
“Il faut être ouvert d’esprit et s’adapter, être à l’écoute autant d’une femme que d’un homme. Et c’est pas parce qu’on est une femme qu’on est incapable, c’est la motivation. Et si la personne est motivée, il n’y a pas de raison que ça ne le fasse pas. Il faut laisser sa place à tout le monde et s’adapter. “
Pour aller plus loin :
Lectures
https://oxfammagasinsdumonde.be/content/uploads/2025/05/Analyse-2_web.pdf
https://shs.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2021-1-page-31?lang=fr
https://shs.cairn.info/revue-mondes-en-developpement-2018-2-page-21?lang=fr
Paysannes. Histoire de la cause des femmes dans le monde agricole (des années 1960 à nos jours) – de Jean-Philippe Martin
Podcasts
https://open.spotify.com/episode/1WCMfcDNelt4Q6f1WsPD66?si=g9lcXGSMQNC9QFDKK24Blw
https://www.binge.audio/podcast/programme-b/agriculture-paysanne-champs-libres
Formations & Sites internet
https://inpact-paca.org/IMG/pdf/.pdf
Conseiller/conseillère
Voir toutes les publicationsAmélie HIMPENS est ingénieure agronome, diplômée de SupAgro Montpellier. Elle est reconnue pour son expertise de conduite de projets et de coordination de projet multi-partenarial sur la thématique de la transition énergétique, environnementale et climatique en agriculture en lien avec les territoires.
Au Geres, depuis 2011, elle a pour mission principale de mettre en œuvre et de développer des projets sur les performances énergétiques et environnementales de l’agriculture, la gestion et valorisation des matières organiques résiduelles notamment à des fins énergétiques et le climat. Ainsi, elle mène des projets sur la transition énergétique, environnementale et climatique en agriculture à travers les actions de l’IRA2E ou encore le projet serre bioclimatique en région Provence-Alpes-Côte d’Azur, la méthanisation ou d’autres projets de valorisation des matières organiques résiduelles.
Son expertise réside aussi dans l'animation et la gestion de projet multi-partenarial en tendant le plus possible vers une posture de facilitation afin de susciter l’implication des différentes parties prenantes. Formée à l'intelligence collective et à la gouvernance partagée et ayant une appétence forte pour ces sujets, elle mène les projets en concertation avec les acteurs et la transversalité lui tient à cœur.



